Cinéma

(Cinéma) Much Loved: le film coup de poing de Nabil Ayouch

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(Oui, on est jeudi, et le cinéma c’est le mercredi. Mais quand on a vu Much Loved, il faut bien 24h pour s’en remettre.)

Noha, Randa, Soukaina et Hlima sont des prostituées marocaines, « trop aimées » dans une Marrakech à deux visages, effrayante de beauté et violente à l’excès, où splendeur et souffrance ne font qu’une.
Elles abandonnent leurs rêves au vestiaire pour aller danser avec les griffes de la nuit, et s’enivrer d’horreur jusqu’au petit matin, où l’on comptera les liasses de dirhams sur la table délabrée du salon.
À travers les humiliations, les coups, le paroxysme de la perversité, la honte, la solitude, ces quatre personnages sont toute une armée contre-attaquant avec des rires, de l’amour, de l’humour, de la générosité, de la danse, du glamour et de la vie. Coûte que coûte, il y aura de la vie.

D’un naturalisme zolien frôlant la perfection, le film retrace le quotidien de ces reines de la nuit tantôt couronnées tantôt souillées, à la lumière de leurs cruels rêves et de leurs douleurs teintées de magnificence. Loubna Abidar, héroïne principale, livre une performance époustouflante, pleine de liberté.

La société ne cessera jamais de ressentir cet attrayant dégoût pour le plus vieux métier du monde, en cause dans le film. Or, il n’est qu’un prétexte pour parler de quatre femmes fascinantes par leur complexité, leurs paradoxes, leur schizophrénie parfois. Une schizophrénie que cette même société leur impose, hypocrite et ingrate, puisqu’elle les utilise tout en les condamnant.
La prostitution est de fait le nerf de la guerre, où se mêlent politique interne, tourisme sexuel, lois contradictoires, corruption des autorités, investissements internationaux ; et les filles n’en perdent pas une miette. Elles canalisent les désirs les plus vils d’hommes sexuellement frustrés, brutaux, ignobles. En sus d’une utilité d’ordre public, ces créatures damnées subviennent aux besoins de familles entières sans avoir le droit de passer le seuil de la porte, à cause de la honte.

Cette dignité arrachée, elles la récupèrent en marchant la tête haute sur leurs talons de douze centimètres, éclatantes de beauté dans des robes à strass, couvertes de bijoux, après avoir reposé leur pyjama rose en pilou-pilou pour alpaguer de riches clients.

Ce doigt dans la bouche sur l’affiche du film, c’est un pied de nez à l’horreur, comme pour dire « Attrapez-moi si vous pouvez, vous n’aurez jamais que mon corps ».
Certains diront que les images sont choquantes, vulgaires, outrancières, ordurières, et ils auront sûrement raison. Cependant, même éphémère, le film est un antidote contre la violence et l’hypocrisie, à travers un combat féminin pour la vie, et rien que la vie.

À tous les égards, « Much Loved » est le film de la rentrée si ce n’est de l’année, tant son message est ancestral et moderne à la fois, universel et local ; et parce qu’il forme un tout philosophique, socio-économique, émotionnel et profondément humaniste, il restera une œuvre majeure du cinéma avec un grand C.

Si Nabil Ayouch a commis une faute, c’est celle d’avoir regardé la misère humaine avec des yeux d’amour. C’est celle d’avoir montré ces colombes embrassant des crapauds ; pas avec pitié, mais avec respect. D’avoir mis ces « amazones » – comme il les appelle sur le devant de la scène, pour une fois.
Si leur péché est celui d’être des femmes dans un monde d’hommes, alors nous sommes toutes des prostituées, même la plus innocente des vierges.

– « Un jour on s’enfuira, on ira sur une île déserte, et on sera belles, sans maquillage, sans robes de soirée. »
– « Mais avec du shit. Et un peu de cocaïne. »
– « Évidemment. »

Interviews de Nabil Ayouch et Loubna Abidar à paraître (octobre)
Sortie en France le mercredi 16/09. Bande-annonce et séances.
Sortie en Belgique le mercredi 14/10.

– Lucile –

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