Société

(Société) T’as pas un 06?

Il est 6h30. Je me réveille. Je me réveille car mon réveil sonne. 30 minutes avant celui de mon mec. 30 minutes avant car je vais devoir, selon les diktats de la société, avoir le cheveux brillant et soyeux, le teint frais comme celui d’un nouveau né, des yeux de biche, des vêtements à la mode et repassés et grimper sur des talons de 10, sous peine d’entendre « Elle fait négligée non ? elle doit pas avoir le moral en ce moment ».

Une fois préparée je vais devoir avaler un thé noir immonde et un bol de céréales avec du lait de soja. Voire du lait d’amande. Car aujourd’hui les magazines nous assassinent de la culture « healthy », du fait que c’est mauvais de boire du lait, que le muesly c’est bien meilleur pour la ligne que les chocapics. Adieu tartines de nutella, si je veux avoir la conscience tranquille je préfère quand même suivre les conseils du dernier numéro du ELLE.

Je monte ensuite dans ma voiture, parfaitement garée entre celle du voisin de palier et celle de la voisine d’en face. Et oui j’ai beau être une femme je sais faire un créneau (big up au mec qui m’a insultée hier lorsque j’ai du m’y reprendre à deux fois pour garer ma twingo.)

Je ne compte pas le nombre de fois où, pendant les 30 minutes de route qui me séparent de mon travail je vais croiser le regard insistant d’un homme à travers la fenêtre (alors que j’ai mon écharpe jusque sous les yeux et ma doudoune – oui il fait froid dans une twingo l’hiver), où l’on va me klaxonner parce que « putain les femmes au volant ça devrait être interdit ».

Pour me détendre, j’allume la radio. Radio locale, on fait gagner des places pour une soirée spéciale « Dirty Dancing ». Avant le film, dégustation de cupcakes, coach en images, manucure et cours de pilates. Je me demande si après cette soirée on peut éventuellement chier des paillettes. Ah non, les filles ne font pas caca.

J’écoute des chroniques où l’on parle du dernier régime à la mode POUR LES FEMMES. Des publicités où LES FEMMES s’échangent des supers bons plans pour faire les courses moins cher et encore des chroniques où on dit que les femmes sont moins payées que les hommes.

Arrivée au boulot je fais l’impasse sur les blagues sexistes qui peuvent fuser certains jours. Oui j’ai un peu d’humour quand même.

À la pause déjeuner je me sens plus souvent obligée de manger une soupe ou une salade qu’un énorme kebab. Pas parce que je n’ai pas faim. Mais peut-être parce que je suis une fille et que je ne fais pas du 34. Parce que ce matin dans la chronique de untel sur….CQFD.

Après ma journée de travail je passe au centre commercial faire un peu de shopping. Vu que la société nous fait toutes passer pour des accros au shopping, je me sens limite obligée d’aller cramer ma CB chez Zara et H&M. Oui bien lu, MA CB. Pas celle de mon mec. MA carte bleue. Mon argent. Mon compte en banque. Mon emploi.

Entre le parking et le centre commercial il va falloir assumer la jupe courte, les talons, les cheveux au vent et accepter les regards, les éventuels sifflements et les « grosse pute » si l’on refuse de donner son « 06 » à un gamin de 16 ans qui 3 secondes avant de formuler sa demande crachait un énorme mollard sur du Maitre Gims. Bonheur.

Pendant mon shopping on va essayer de me vendre de la crème qui va me permettre de maigrir sans faire de sport, un haut en XS parce qu’il me va « hyper bien et que ça se porte moulant cette saison », des nouvelles céréales qui font encore moins grossir que les céréales qui ne font pas grossir et enfin une boisson qui, miracle, permet de ne pas avoir faim pendant une semaine. La femme est crédule, c’est bien connu.

Lassée de cette journée, je décide d’appeler les copines pour débuter la soirée en terrasse.

En les attendant je fume une cigarette seule à la table dehors. Je dois encore une fois accepter de me faire insulter de « sale pute » parce que je refuse de donner une cigarette à un mec qui avait pourtant commencé sa phrase par « hé madmoiselle t’es bien charmante ».

Les filles arrivent et c’est le moment pour chacune de vider son sac de cette journée harassante. Je ne suis pas la seule à mourir de faim parce que j’ai voulu faire ma maligne avec ma salade #healthy quinoa/mâche à midi, ni même la seule à m’être pris la tête avec un inconnu qui m’insultait car je n’allais soit disant pas assez vite ce matin en voiture. Pas non plus la seule qui a eu du mal à assumer sa tenue quand il a fallu traverser une salle bondée d’hommes. Tiens donc.

On recommande une bouteille de rouge. Sous l’œil parfois médusé du serveur (des femmes qui boivent, mon dieu quelle horreur). On fume toujours trop de clopes et on parle souvent bien trop fort. C’est drôle pourtant parce que quand les mecs beuglent au pub pendant les matchs de foot et de rugby ça ne gêne personne.

Au moment de partir nous sommes obligées de subir la petit blague du serveur « alors, on sort entre filles ce soir ? On a laissé maris et enfants à la maison ? ». Nous nous contentons de sourire. T’as de la chance si j’avais un peu plus de force j’aurais pu te cracher au visage ou te sortir tout un tas d’insultes.

On se claque la bise, se dit à la semaine prochaine et c’est l’heure de monter dans le taxi. Il faut se battre à la station pour faire accepter à ce groupe de mecs que ça ne serait pas totalement dénué de sens si je montais dans le taxi qui arrive afin de ne pas rester toute seule dans la rue à 2h du matin alors que eux sont 4. Ils acceptent et me font limite comprendre que je pourrais être plus démonstratrice sur les remerciements.

Enfin assise dans le taxi je ferme les yeux en écoutant la musique quand le chauffeur me dérange dans mon début de nuit. « Alors mademoiselle on s’est bien amusée ce soir ? ». Obligée de combler en lui racontant que oui, je suis sortie avec des amies ce soir et que oui, c’était bien.

Heureusement nous arrivons devant le pas de ma porte. Je lui tends les 10 euros règlementaires et l’entends me dire en guise d’au revoir « t’aurais pas un 06 sinon ? ».

Claquage de porte de ta merco. Le pire c’est que si à ce moment précis, je décide de lever mon majeur en signe de protestation il y a des chances qu’il m’insulte. Soumission donc.

Journée enfin terminée. Je me démaquille, prends une douche et finis par me masser le visage avec un crème anti-rides que m’a refilé en échantillon une vendeuse car elle avait entendu le matin même une chronique sur les bienfaits de cette molécule qui avait déjà eu droit à un article dans ELLE il y a quelque semaines. Mais si vous savez le numéro spécial « Femme parfaite ».

Je ne suis ni féministe, ni soumise. Cet article en certains points est à prendre au second degré. Je souhaitais juste, en cette veille de journée de la femme, raconter une journée dans la peau d’une femme justement. Dans ma peau à moi. Et sans doute celle de bien d’autres femmes.

– Caroline –

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